Pour passer du nord de Boa Vista au Brésil à la Colombie sans avion il n'existe que deux options: se retaper tout l'Amazone à contre-courant en pleine saison des pluies pendant un bon mois, ou passer par le Venezuela, le pays qui fait trembler plus d'un routard en Amérique du Sud. Les histoires vénézuéliennes ont autant de succès le soir dans les auberges de jeunesse latino qu'un Playboy dans une tente scoute. Des touristes auraient été volés et abandonnés à poil le long de la route, d'autres se seraient retrouvés sans leur appareil photo après un passage de douanes, d'autres auraient été séquestrés, d'autres transformés en grenouille et pire, certains Vénézuéliens seraient communistes. Un peu lassés des "on dit", et n'ayant surtout aucune envie de faire un demi-tour de plusieurs semaines, nous décidons de passer la frontière. Prudents, nous prenons quelques précautions : nous couvrons nos appareils photo de vieux papier collant dégueulasse, pour leur donner un air plus sale et usé qu'un tunnel bruxellois et revêtons nos plus vieux vêtements pour ne pas attirer l'attention.
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| Joao et Pessoa qui sirotent une coco sur des cristaux. |
La première impression nous étonne, un douanier, supposé être mangeur de touriste, arrête une voiture pour nous amener jusqu'à la petite ville locale, Santa Elena. Nous nous retrouvons donc dans la vieille VW d'un homme qui trafique de la poudre... qui n'est pas celle que vous croyez, mais du Dash Ultra Blanc. En effet, une première rumeur se confirme, au Venezuela, il n'y a presque plus de dentifrice, savons, PQ, etc. A midi nous rencontrons de charmants messieurs au restaurant qui nous avouent à voix haute être contrebandiers. Cela semble être la première activité économique de la région. Du coup, Santa Elena a de la nourriture, de la monnaie étrangère et plus de sécurité. Ici le touriste n'est pas vu comme une banque à dollar comme dans le reste du pays. En effet, le Bolivar fuerte, la monnaie locale, ne vaut plus rien. Le plus gros billet est celui de 100, et il vaut 10 cents de dollar. Le billet de 2 vaut autant qu'un coupon de papier toilette (oui, on a fait le calcul). Imaginez notre surprise lorsque nous avons voulu changer 20 dollars à la frontière et que nous nous sommes retrouvés avec pile de billets de la taille d'un pot de vin de Sepp Blater.
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| 20 dollars... discrétion assurée. |
Officiellement, l'état prétend que le taux de change est de 9 bolivars pour 1 dollar, soit 110 fois moins qu'en réalité. Le salaire minimum plafonne à 11 000 bolivars par mois (moins de 10 euros au vrai taux de change). Nous rencontrons sur la place de Santa Elena une ingénieure qui vend des cupcakes aux touristes pour survivre. Les professeurs abandonnent leur poste et les diplômés quittent le pays. Si certains trouvent que fuir son pays en difficulté est lâche, je leur propose de vivre avec 10 euros par mois. Pour ajouter au plaisir, les coupures d'électricité sont quotidiennes et certaines régions sont sans eaux. Les vendredis ont été déclarés "chômés" dans le secteur public pour économiser l'énergie. Deux choses restent très bon marché, l'essence (le plein coûte 3 centimes d'euro), et l'alcool (la bouteille de rhum est à 1 euro).
Panem et circenses version 21e siècle. Tous nos interlocuteurs semblent d'accord : depuis l'élection de Maduro, le pays est un vrai bord... euh... un peu désorganisé.
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| Le sud du Venezuela est parsemé de Tepuys, ces montagnes tronquées comme le Kukenan |
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| En route vers le Roraima. |
Nous sommes aussi venus pour escalader le Mont Roraima, frontière entre le Venezuela, le Brésil et la Guyane et star de nombreux films (
The Lost World,
Up, etc.). Nous trouvons un guide parfait: Edgar, un Pemon (indigène de la grande savane), qui connait toutes les légendes et les mythes de ces étonnantes montagnes. Pour son peuple, Roraima est la mère de toutes les eaux.
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| Ce n'est pas demain qu'on pourra boire dans la Meuse... |
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| Vue depuis la tente au camp de base. Par où qu'il est le chemin vers en haut? |
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| Troisième falaise à gauche. |
Nous arrivons au premier campement 3 heures avant l'horaire et pouvons donc profiter d'une rivière avec vue sur la montagne. Le lendemain, c'est après 2 heures de marche que nous arrivons au camp de base. Ce sera donc un trekking vacances. Heureusement, la montée de la paroi est plus sportive. Après des passages dans la jungle et sous des cascades, nous arrivons sur une autre planète. La surface du sommet est recouverte de roche noire, parsemée de plantes incroyables, de sable rose, de cristaux, de jacuzzis naturels et de points de vue incroyables. Pixar, lorsqu'ils ont du dessiner le sommet de la montagne du film Up,
inspirée de Roraima, a préféré opter pour un paysage plus "réaliste", de peur que le public croie à l'exagération. Croiser Neil Armstrong à cheval sur un triceratops y paraîtrait normal.
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| La terrasse du camping est sympa. |
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| Bonne chance pour trouver son chemin. Voici pourquoi un guide est nécessaire. |
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| Notre maison pendant trois nuits, parfaite jusqu'à ce que deux Salvadoriens - ou plutôt des sales vauriens - bruyants viennent se coller à notre tente alors que Roraima dispose de dizaines de cavernes où mettre les tentes. |
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| Quelqu'un avait commandé un peu de soleil. |
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| Vue de la tente la nuit. |
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| Les jacuzzis. Ce sont des cristaux dans le fond. |
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| Les pierres ont des formes étranges. Certains y voient des éléphants, d'autres des touristes qui imitent Usain Bolt. |
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| Mind the gap |
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| Une petite baignade dans les eaux souterraines |
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| Le réveil-matin. |
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| Même quand il fait moche c'est joli. |
De retour à Santa Elena, l'ambiance est plus morose, car nous savons que nous allons devoir traverser le Venezuela. Tous les Vénézuéliens que nous avons rencontré, sans exception, ont toujours entamé la discussion en disant que le nord était très dangereux. Les formules de salutations ici semblent être: "Bonjour, bienvenue, c'est super dangereux ils vont tout vous voler". La première nuit de bus est ponctuée par les contrôles des gardes nationaux. Heureusement notre bus part en retard, et les flics lassés se montrent aussi peu zélés qu'un ministre cumulard. Arrivant tôt à notre première étape, nous voyons des centaines de personnes massées devant les supermarchés. Ils n'y ont accès qu'une fois par semaine, et doivent croiser les doigts pour qu'au moment d'y entrer il y ait encore quelque chose à acheter. Nous voyons aussi une file longue d'au moins 200 mètres de personnes assises sur leurs bonbonnes de gaz vides, à attendre un camion dans la canicule. Nous retrouvons notre ingénieure vendeuse de cupcakes, qui nous conseille de visiter un centre commercial. Plus poussés par la lassitude et la curiosité que par l'envie de consommer, nous nous rendons dans cet énorme shopping qui parait tout droit sorti des USA. Ici, pas de file pour avoir de la nourriture, du gaz ou du PQ, mais des Mc Mickey, Pizza chiotte, Kanyoukill Fried Children et autre Gerbeur king à prix européen. Lorsque nous revenons au terminal de bus, les prix de la nourriture ont déjà augmenté. Il est fréquent que les prix changent plusieurs fois par semaine.
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| Une petite dernière pour la route. |
Le soir, nous repartons dans un bus avec l'air conditionné à 10 degrés. Arrivés à Valencia, sur la côte, nous décidons de rester dans le terminal de transport. Des mendiants viennent nous demander de l'argent environ toutes les cinq minutes. On se croirait sur Wikipedia. A un moment, la police nous demande de les suivre pour un "contrôle de routine". Fouillant nos sacs, ils cherchent tous les prétextes pour nous extorquer une "amende". Ils prétendent que la vaccination contre la fièvre jaune, obligatoire ici, n'est pas à jour, ils vérifient tous les cachets, prétendent que ma machette est illégale. Nous tenons bon, mais finalement, c'est lorsqu'il trouvent un canif dans la poche qu'ils menacent de nous coffrer pour port d'arme blanche, et de confisquer le matériel photo (logique). Après une longue et pénible négociation, ils nous forcent à payer 60 dollars. Nous repartons dégoûtés par cette injustice, et par le fait que le numéro d'urgence de l'ambassade belge était intelligemment coupé. Bref, après plus d'un an et demi sans histoire, il aura fallu la police vénézuélienne pour nous voler. Voilà une autre rumeur de confirmée.
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| Pendant ce temps, Joao et Pessoa se font des potes. |
Le soir, nous montons dans le bus qui nous amène loin de ces flics aussi pourris qu'un Serge Kubla en décomposition. Nous sommes presque rassurés jusqu'à ce qu'on nous demande de fermer les rideaux pour éviter que des gens ne repèrent le bus et lui balancent des pierres pour le forcer à l'arrêt. Voilà ce qui explique le morceau de carton remplace une fenêtres du bus. Rassurant. A la frontière, après quatre contrôles de passeports, un contrôle de bagage, trois files (tout cela en 100 mètres), bref, un vrai simulateur d'URSS, nous arrivons enfin en Colombie, avec un soulagement certain.
Le Venezuela est-il dans cet état-là à cause de l'incompétence du gouvernement, de la chute du prix du pétrole, de la droite qui essaye de reprendre le pouvoir en utilisant tous les moyens à sa disposition, des pressions étrangères incessantes? Probablement un peu tout cela, car chacun de ces acteurs semblent mettre du sien pour que la situation ne s'améliore pas. Il est certain que le gouvernement ne gagne pas en crédibilité lorsque face à la pénurie de dentifrice la ministre de la santé déclare que "c'est à cause des gens qui se brossent les dents trois fois par jour alors qu'une fois est amplement suffisant" et que "la pub Colgate qui dit de se brosser les dents avant de se coucher fait partie de la guerre économique". Le Chavisme divise profondément la population entre les pour et les contre (apparaissent aussi les chavistes mais contre Maduro). Les pénuries, l'insécurité et la corruption font que le soutien au gouvernement fond, mais il reste important car beaucoup de personnes, dont les indigènes, ont vu leur situation s'améliorer depuis le début de la révolution bolivarienne.
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| Si Pau a un si beau sourire, c'est parce qu'elle se brosse les dents deux fois par jour. Sale capitaliste. |
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