lundi 25 juillet 2016

Panama Papers


Pour se rendre de la Colombie au Panama, il est presque impossible de passer par la terre, ou alors il faut être prêt à tailler son chemin dans une jungle contrôlée par les narcotrafiquants, les contrebandiers, les paramilitaires et les moustiques. En général, les voyageurs prennent l'avion, payent un voilier 500 $ pour les amener en Amérique centrale ou prennent les petites barques à moteur qui longent la côte à leurs risques et périls. Nous optons pour la quatrième option : le bateau-stop.

On laisse la Colombie derrière nous, vent dans la face.
On navigue un peu...
...et on arrive aux San Blas, le capitaine à la barre.
Nous quittons la Colombie à bord du One Love, avec pour équipage Dean, un Néo-Zélandais rugbyman et sa compagne, Laura, une Niçoise bourlingueuse. Le voyage commence par deux jours de vent de face qui nous font dépenser du diesel avant de jeter l'ancre dans une petite baie paradisiaque aux San Blas. 

La vue du bateau à l'apéro.
"Tu penses qu'il y a beaucoup de fond?"
Ces îlots caribéens sont tels que les dessineraient quelqu'un qui n'en a jamais vu : un banc de sable blanc, quelques cocotiers et une petite cabane au milieu. L'archipel est peuplé par les Kunas, qui après avoir renvoyé l'état panaméen sur le continent, gèrent leur petit paradis comme ils l'entendent, avec beaucoup de sympathie et de flexibilité. Ils sont célèbres dans tout le continent, car ils lui ont donné le nom, Abya Yala (terre mûre en langue kuna), qui a été repris par presque toutes les organisations indigènes d'Amérique latine. Nous les rencontrons lorsqu'ils viennent troquer quelques mangues contre un onyon (je suis une réforme orthographique à l'avance) ou emprunter quelques outils. Lorsque l'un d'eux vient nous offrir quatre langoustes à un prix dérisoire, le Kuna me tenta (quel met fantastique).

Petite baignade du matin.
Le trafic local. Une embarcation typiquement kuna.
Deux voiliers de style différent.
La maison de Robinson?
Nous passons de l'autre côté du miroir, naviguant du paradis corallien des San Blas au trou du cul du monde – qui porte bien son nom : Colon. Port Atlantique du canal de Panama, cette ville regroupe tout ce qu'un cerveau peut pondre de stéréotypes sur la misère, le délabrement, la saleté, la corruption et le bruit. Esthétiquement, cette ville est probablement la seule qui gagnerait du cachet après un bombardement. Nous aurions adoré vous montrer des photos mais sortir un appareil dans ses rues revient à en faire don aux locaux. Les millions de dollars générés par le canal semblent bien coincés de l'autre côté, à Panama City, à côté de ceux qui ont fui illégalement le fisc belge, et qui sont actuellement remboursés par... vous.

Nous devons nous y prendre à deux reprises pour rentrer au port, car un grain nous frappe au moment où nous nous apprêtons à traverser l'étroit passage entre les bouées que nous partageons avec une foule de porte-conteneurs filant à toute allure. La visibilité est réduite à 10 mètres, ce qui revient à faire du vélo les yeux bandés sur l'autoroute. Nous arrivons enfin, mouillés, à l'endroit où nous guident les autorités du canal pour qu'elles nous y annoncent que nous ne pouvons pas débarquer sur terre avant que nous ayons fait les paperasseries... pour lesquelles il faut se rendre à terre. On penserait qu'un canal de plus de 100 ans est bien rôdé, mais ce serait sous-estimer le potentiel qu'a l'être humain pour les procédures inutiles. Comparé à la bureaucratie du canal de Panama, le Château de Kafka passe pour un manuel de management. Notre agent nous guide dans une jungle de bureaux couverts de cartons, feuilles volantes et morceaux de plafond, afin de couvrir les multiples papiers requis de cachets dans un ordre précis. A chaque étape, le skipper passe à la caisse. Rien n'est informatisé. Il faut tout photocopier, et dans un magasin bien précis, car d'après notre agent, c'est là que travaillent les vendeuses les plus jolies.

Nous devons nous acquitter d'une somme monstrueuse pour franchir le canal, entièrement en cash, bien qu'au Panama on ne puisse retirer que 500$ par jour. Nous utilisons tous notre carte bancaire et avec nos quelques réserves de dollars nous arrivons à payer le montant demandé. Certains bateaux devrons rester quatre jours à Colon pour pouvoir rassembler la somme. Le payement fait, nous passons des heures dans un bureau parce que quelqu'un est parti avec la clé du tiroir en poche... dans lequel se trouve le sacro-saint tampon. Tous les employés savent où se trouve leur collègue distrait mais préfèrent l'attendre. L'un d'eux garde le tiroir en nous annonçant toutes les demi-heures : « Il sera là dans une demi-heure ». Deux autres jouent sur leur téléphone. Le troisième, endormi, couvre son bide à bière d'un t-shirt estampillé « work harder ». Notre agent nous annonce qu'il faudra lui payer des heures supplémentaires car sa journée se termine à 15h. Il oublie probablement qu'il est arrivé avec deux heures de retard le matin même.

Dès que l'énervement se fait sentir, l'agent nous montre des photos des gamins de la rue qu'il aide. La technique du bouclier humain n'a pas pris une ride. Nous sympathisons avec les équipages des voiliers voisins et tuons l'attente à coups d'apéros. Le tour de passe-papier se termine à l'immigration, où avec quatre jours de retard nous faisons notre entrée officielle au Panama, chantant l'hymne du bateau One Love à la fonctionnaire qui, sous le charme, nous donne les visas sans trop poser de questions. En effet, la loi panaméenne veut que toute personne arrivant en bateau privé n'ait droit qu'à 72 heures de visas, alors que les procédures durent minimum quatre jours. Il est possible d'avoir trois mois pour 100 dollars par personne. Le capitaine du port veut nous faire payer 20$ pour ses heures supplémentaires (à 10h du matin un mardi) et, face à notre refus, nous suit au volant de son 4x4 noir. Il abandonne lorsqu'il comprend qu'il devra sortir de son tank pour parcourir les 20 mètres qui nous séparent de lui.

Par une magie inespérée nous, et nos voisins, obtenons la tant espérée autorisation de franchir le canal et une date. Le soir même, la foudre frappe le mât de notre voisin, le Spirit of Honfleur. Son antenne VHF (l'indispensable radio) explose, le dessus du mat est brûlé et son système électrique est foutu, il ne pourra pas traverser le canal avec nous comme prévu. Le sort s'acharne, mais nous arrivons à nous extirper de Colon et nous lançons vers le Pacifique, attaché au catamaran allemand Vagabund. laissant le Spirit of Honfleur à son cauchemar électrique. Ils n'ont pas pu réparer à temps, car l'électricien est tombé l'eau avec tous ses outils. Cory, un étasunien très sympathique, nous sert de 5ème membre d'équipage pour gérer les amarres. Nous passons les gigantesques écluses derrière un pétrolier, et nous accrochons aux amarres lorsqu'il met ses moteurs à fond. Nous passons une nuit dans le lac où nous croisons le bateau qui teste le nouveau canal qui sera inauguré le lendemain. Nous franchissons enfin les dernières écluses qui nous séparent du Pacifique, guidé par un pilote ancien Navy Seal.

Enfin  dans le canal !
Les premières écluses se font de nuit.
Le Vagabund, notre pote du canal, la nuit sur le lac. La baignade est déconseillées à cause des crocodiles.
Cap'tain Dean avec vue depuis la dernière écluse avant le Pacifique.
Youhou ! On n'a pas cassé le bateau !

Quelques accélérés (on travaille vite mais peut-être pas autant) de notre deuxième journée sur le canal. 

Il est temps pour nous de quitter le One Love, fuir le Panama et foncer vers le Costa Rica avant que nos 72 heures de visa s'épuisent. Nous traversons la frontière avant la nuit et logeons dans un petit hôtel, le temps de voir l'Argentine perdre la Copa America face au Chili... une fois de plus.

Commençant notre périple au Costa Rica, nous sommes estomaqués par les prix. La Côte Riche, en français, porte une fois de plus bien son nom. Le logement et la nourriture sont aussi chers qu'en Belgique pour une qualité moindre. Nous dormons dans les pires trous à rats du voyage pour un prix qui nous aurait valu un trois étoiles ailleurs. Nous prenons le temps d'explorer une réserve naturelle au nom digne d'un chanteur à vieilles : Manuel Antonio. La densité d'animaux nous fait oublier l'évaporation du contenu de nos portefeuilles. Nous voyons des toucans, agoutis, caméléons, capucins, singes hurleurs, iguanes, ratons laveurs et, perchés dans leurs arbres, des employés du Canal de Panama.

Un employé du canal en pleine activité.
Des capucins. Assez intelligents, certains posent pour les photos pendant que les autres dévalisent les sacs-à-dos des touristes.
Succès ! Le pique-nique porte bien son nom !
Le capucin proctologue se prépare pour un examen de la prostate.
Sinon on vous a dit qu'on avait vu des capucins?
Ce que les capucins ne prennent pas, ce petit coco s'en charge.

Les reptiles sont aussi à la fête.
De toutes les couleurs...
...et de toutes les formes.
Un agouti qui mange son snack sur la plage. On était deux.
Le cousin à Thierry.
Dam: "Tu crois que c'est un mâle ou une femelle?"
Pau: "Euuuuh"
Malgré les prix, la politesse et le savoir-vivre des locaux font du bien. On n'essaye pas de nous arnaquer, les gens se lèvent dans le bus pour laisser les anciens s'asseoir, et, parfois, les voitures freinent pour nous laisser traverser la rue. Le Costa Rica est sûrement un petit paradis pour qui a les moyens et a envie de découvrir l'Amérique centrale sans trop sortir de sa zone de confort. L'âme centre-américaine, par contre, semble avoir laissé sa place à une ambiance plus étasunienne.

Les Caraïbes c'est bien, mais le Pacifique n'est pas mal non plus.
Bref : merci le Costa Rica de nous avoir préservé des petits coins de paradis, merci à Dean et Laura du One Love pour le voyage et merci au Panama d'être une blague, ce qui m'évite de devoir en inventer.  

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